La tragédie bouffe de Leopoldo López

Que Leopoldo López soit devenu le premier « prisonnier d’opinion » du Venezuela socialiste du vingt et unième siècle est une blague qui ne fait pas rire.

Comprendre les motivations et les stratégies politiques de Leopoldo López relève de l’art divinatoire. Sa carrière politique en tant que titulaire d’un mandat public n’est pas significative parce que ce (dé)gouvernement a rogné ses droits politiques en procédant à une « déclaration d’inaptitude » illégale à tout point de vue. L’unique démonstration de ses capacités de gestionnaire des affaires publiques a été son excellente gestion de Chacao, mais elle n’en est pas moins insuffisante. C’est certain, il a passé cette épreuve avec tous les honneurs, mais être le maire de cette commune – et encore moins à l’époque où il l’a été –   ce n’est pas ce qu’on appelle un défi politique. C’est comme être le président du Club Puerto Azul (ndt : grand complexe de loisir au bord de la mer près de Caracas) et c’est beaucoup plus facile que de s’en sortir comme recteur de l’Université Centrale du Venezuela.

Sa trajectoire en tant que dirigeant et homme de parti, en revanche, est plus erratique, ou, en tout cas, assez personnelle. Il a fondé Primero Justicia (ndt : D’abord la Justice), mais il en a démissionné juste avant les élections internes. Il a rebondi avec Un Nuevo Tiempo (ndt : Un Temps Nouveau), mais il en a été expulsé – d’après UNT, il en est parti de son plein gré) – pour finir par créer un parti à sa mesure dans lequel il est le principal dirigeant. Au sein – ou peut-être vaudrait-il mieux dire hors – de la MUD (ndt : Mesa de la Unidad, coalition de partis de gauche modérée, de centre et de centre droit), c’est un peu le poil à gratter. Ce 12 avril (ndt : Point d’orgue des manifestations étudiantes en 2014), par exemple, a été une entorse à l’accord pourtant consensuel pris au sein du mouvement moins d’un mois auparavant. Il est clair qu’il n’est pas homme à se sentir à l’aise en situation de subordination et que ce n’est pas quelqu’un de fiable pour le reste de l’équipe.

Cependant, il faut reconnaître sa force charismatique et ses qualités de leadership lorsqu’il est le protagoniste principal du show. Il est prouvé qu’aujourd’hui Voluntad Popular (ndt : son parti) et Leopoldo font presque l’unanimité dans la part d’opinion publique opposée au chavisme. Disons qu’en termes de captation de suffrages, López a fait ce que l’on peut appeler du bon boulot, même si ses méthodes sont peu orthodoxes et que le prix payé est très élevé.

En ce qui concerne l’effet produit sur la politique nationale, le problème pour le pays est tout autre, parce que supposer que Leopoldo López mérite maintenant d’occuper le Fauteuil de Miraflores (ndt : le Palais de Miraflores est le siège du gouvernement du Venezuela), c’est comme croire que Donald Trump peut être un bon président. C’est sur ce point que je perçois la similitude entre le « peuple chaviste » et le « peuple de l’opposition ». La réussite de Chávez, sans doute intuitive, a été de savoir stimuler le clitoris politique de la singularité vénézuelienne. Dans une certaine mesure, être chaviste, c’est être vénézuelien. Mais ce qui me terrorise le plus, c’est la similitude qu’il y a entre l’imaginaire vénézueloïde et la débilité du Parti Républicain.

Venezualité et immédiateté
Pour que le lecteur politiquement correct ne soit pas perturbé par les lignes qui suivent, nous devons mentionner qu’une généralisation ne signifie pas « tous », mais « une majorité significative » ; qu’on ne se libère pas nécessairement de ses préjugés ; et que les catégorisations sont indispensables parce que sans elles nous ne comprendrions rien de la vie, plongés que nous sommes dans chaque détail de la réalité. Ceci étant dit, poursuivons.

Nous, les Vénézuéliens, nous sommes désespérément impatients et constamment dans l’immédiateté. Nous ne comprenons pas la valeur de la maturation des processus. De la création par étapes. Des plans à long, et ni même à moyen terme. Nous voulons tout et tout de suite. Peut-être est-ce dû aux tropiques et à leur pluie de mangues ou bien aux (mal)heureux chocs pétroliers ; peu importe pourquoi, mais le fait est que, tous les matins, nous nous levons en espérant qu’arrive au grand galop un héro présidentiel, l’épée dans une main et la baguette magique dans l’autre, et qu’il impose justice et progrès sans que nous autres ayons rien d’autre à faire qu’ouvrir la bouche pour réclamer.

Cela s’est produit avec CAP (ndt : Carlos Andrés Pérez, qui fut Président du pays entre 1974 et 1979, puis entre 1989 et 1993, à l’époque des pétrodollars) et puis avec Chávez, et, depuis plus de dix-sept ans, c’est ce qui se passe avec ce peuple classemédiatique qui a débattu, qui s’est amouraché et qui a été déçu par des messies aussi improbables qu’Irene Saez, Carmona Estanga et, maintenant, Leopoldo López. Mais il se trouve que Leopoldo a plus de souffle que ceux qui l’ont précédé. Nous pouvons même admettre que quelques uns de ses « avantages concurrentiels », ceux avec lesquels il fait la « promotion » de son image, correspondent tout à fait à notre tradition récente de leadership : 1) il exige un changement immédiat de gouvernement (#L’Issue, la « Transition ») ; 2) il subit une peine de prison injuste ; 3) il propose une nouvelle constitution qui serait une panacée.  Ces atouts sont les mêmes que ceux grâce auxquels Hugo Chávez a émergé en 1998.

Entre la misère humaine et le reality show
Leopoldo López est une victime. Ne pas le crier aux quatre vents ou, pire, justifier son emprisonnement injuste et ouvertement pernicieux serait, pour le moins, misérable. Cependant, il est très grave de ne pas mesurer la cause et la dimension réelles de cette tragédie. Leopoldo est prisonnier non pas parce qu’il représente un danger réel pour le régime, ni parce que les chavistes sont complètement dingues, mais parce qu’au Venezuela, le Pouvoir Judiciaire est un reliquat médiéval. Leopoldo  López n’est qu’un citoyen de plus tombé dans le traquenard des tribunaux qui laissent impuni plus 90 % des homicides, des enlèvements, des viols et des attaques à main armée qui saignent le pays.  Si tu ne t’es pas encore rendu compte de cela, cher lecteur, je te suggère d’y réfléchir.

N’importe quel chaviste est convaincu que Leopoldo López est coupable. C’est un agent de la CIA, un « putchiste » (ironique, non ?), un apatride, un exploiteur et un assassin. Ça me semble correct, tout le monde a le droit d’avoir un avis. Moi, par exemple, je crois fermement que le Che Guevara – même s’il semble que sa mère ait été une sainte – était un fils de pute. Ce que je ne peux pas accepter c’est qu’il y ait été exécuté sans procès après s’être lui-même rendu (comme le lâche qu’il était). Il a pu être un guerrillero sanguinaire, mais au-delà même du respect des droits de l’homme, en l’honneur de l’intelligence de l’être civilisé, tout prisonnier doit bénéficier d’un jugement équitable.

C’est pour cela que je n’en finis pas d’être déçu par mes amis chavistes qui croient, ou veulent croire, qu’il y a dans la sentence de la juge Barreiros, aujourd’hui internationalement connue, une seule once de justice. C’est très bizarre. Quand tu discutes avec eux, ils déclarent sans en faire de mystère que la justice vénézuélienne est un désastre et que les « privés de liberté » (quel infâme euphémisme!) sont vraiment à plaindre, mais quand nous parlons du cas López, ils n’ont aucun doute, « justice a été rendue ! ».

Mais de l’autre côté, je suis surpris aussi par l’euphorie mélancolique que mes amis éprouvent pour l’infortune de López, dans la mesure où ils font de son martyr un exemple de lutte, qui serait pratiquement la seule à pouvoir être menée dans le pays. Leopoldo López est victime d’injustice parce que nous sommes (dé)gouvernés par une bande de sans scrupules machiavéliques. Mais il est aussi victime parce qu’il a choisi la voie de la provocation comme raccourci pour projeter sa carrière politique dans le vedettariat. Et il y est parvenu.

C’est très contradictoire, mais c’est le chavisme qui a alimenté l’aura de martyr de Leopoldo, D’abord en le « déclarant inapte » (quelle manière tordue de chiper les droits civiques des adversaires politiques), puis en le transformant en prisonnier politique. Mais lorsqu’on regarde les résultats, on est tenté de penser qu’il est tellement opportun pour le chavisme d’avoir une opposition schizophrénique et agitée – plutôt qu’une opposition faisant un patient travail populaire –, que l’on dirait que c’est de manière consciente et stratégique qu’ils ont fait de López une victime.

La promotion par le cachot
Tous les présidents de la démocratie vénézuélienne ont un jour été prisonnier politique.  Betancourt, Gallegos, Leoni, CAP et Luis Herrera ont été prisonniers sous des dictatures. Même Caldera a dormi une nuit derrière les barreaux et le jour suivant, à peine libéré, il a filé aux États Unis. Chávez s’est rendu après l’échec de sa tentative infructueuse et n’a jamais eu de procès puisque Caldera a fait traîner son dossier de façon très irresponsable si l’on considère que son opération militaire à Caracas s’était soldée par un nombre indéterminé de morts, quatorze selon les chiffres officiels, lesquels sont loin d’être fiables. Un procès équitable aurait été indispensable pour démêler les responsabilités et rendre justice aux victimes. Selon cette logique statistique, casi-hippique, Leopoldo López est maintenant un grand présidentiable.

Maduro semblerait être l’exception, mais comme nous ne sommes pas certains qu’il ait réellement gagné les élections ni qu’il soit vraiment vénézuélien, ça ne compte pas.

Je lis avec satisfaction que le Sénat chilien vient de condamner à l’unanimité la sentence rendue contre López. C’est particulièrement significatif parce que la motion a même été approuvée par les membres du Parti Socialiste. C’est une avancée que la communauté internationale commence enfin à agir avec un minimum d’éthique politique. Et on le doit au sacrifice de López, il faut le reconnaître, mais il faut aussi comprendre que la pression internationale (qui n’existe toujours pas, remarquez bien, puisque ceci n’en est, peut-être, que le prémisse), si elle est bien utile, ne suffit pas et est encore moins déterminante pour sa libération.

La seule chance pour López d’enfin voir la fin de son emprisonnement et de récupérer ses droits civiques, ce serait que le 6 décembre l’opposition l’emporte aux scrutins législatifs. De façon paradoxale, les élections qu’il n’a pas eu la patience d’attendre il y a presque deux ans, seront sa route vers la liberté. Ceci est le destin ironique du dirigeant le plus en vue de l’opposition vénézuélienne.

“Au Venezuela, il n’y a pas de prisonnier politique, mais des politiques pressés…” Cette phrase, l’une des phrases les plus répugnantes qu’ait jamais prononcée un soi-disant « défenseur du peuple », est sortie de la bouche de l’actuel ambassadeur du Venezuela au Vatican. Ce qui est certain c’est que l’histoire récente de la persécution politique dans notre pays est très spécifique, et c’est pour cela qu’il est si difficile pour les instances et les organismes internationaux de se prononcer dessus. La juge Afiuni est l’exemple parfait de cette singularité. Avant sa détention arbitraire (ou plus exactement aboutissement d’un caprice lunatique et despotique), elle ne s’était jamais prononcée politiquement contre le gouvernement. Pourtant, en plus d’avoir souffert de vexations et d’injustices, elle a fini par devenir une prisonnière politique.

Selon Amnesty International, « Les prisonniers politiques sont ceux qui, sans avoir fait usage de la violence et sans y avoir incité, sont privés de liberté au motif de leur race, de leur couleur, de leur sexe, de leur langue, de leur religion, de leur opinion politique, de leur nationalité ou de leur origine sociale, ou accusés d’avoir fait usage ou revendiqué les droits que leur accorde la Déclaration Universelle des Droits Humains ». C’est pour cela qu’il était si important pour le gouvernement d’accuser Leopoldo de promouvoir la violence au point délirant d’avoir soumis son dossier à l’opinion – professionnelle ? – d’une spécialiste en sémiotique, qui a établi que López a voulu dire l’exact contraire de ce qu’il a dit.

Par Jorge Sayegh

Source: http://www.contrapunto.com/noticia/la-tragedia-bufa-de-leopoldo-lopez/

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