Traduire le López

Par ALBERTO BARRERA TYSZKA

El Nacional (Caracas) – 8 juin 2014

Dans une magnifique chronique parue cette semaine dans ce même journal,  Hernán Lugo-Galicia nous raconte qu’un « rapport de 120 pages rédigé par un ex-fonctionnaire du Ministère du Pouvoir Populaire de la Communication et de l’Information, expert en sémiologie, est l’élément clé des poursuites » judiciaires engagées contre Leopoldo López[1]. Déjà le 19 février dernier, très peu de temps après le début des événements, la procureure générale, Luisa Ortega Díaz, avait affirmé que la justice allait enquêter sur les « messages subliminaux » afin d’atteindre et d’arrêter les « auteurs intellectuels » de manifestations lesquelles, bien entendu, n’étaient déjà plus des manifestations mais des crimes.

Le passage de la justice à l’interprétariat est un symptôme de l’effondrement institutionnel que nous sommes en train de vivre. Pour établir la vérité, pas besoin de rechercher les faits et de présenter des preuves ; il suffit de savoir interpréter ce que le suspect a dit, ce qu’il a voulu dire, ce qu’il a dit en réalité par des sous-entendus, ce qu’il n’a pas dit mais qu’en fait, si, il a dit d’une autre manière… Devant l’insuffisance des éléments factuels, devant la carence de preuves déterminantes, on en arrive à faire une exégèse dédiée pour qu’au final ce soit ses propres mots qui l’accusent. Pour condamner López, il faut traduire le López.

C’est un précédent catastrophique, un pas de plus dans le projet autoritariste du gouvernement. Le chavisme a mis des années à construire un nouveau type de dictature, une société disciplinée, régie par la surveillance mutuelle et par la peur. Ils ont amené l’autocensure dans l’intimité. Fais attention à ce que tu dis. Cela peut être interprété n’importe comment. Attention. Tu ne contrôles même pas ta propre parole.

Observé avec une certaine distance, c’est un processus délirant. Un jour, dans le futur, une future Inés Quintero[2] se penchera et enquêtera sur les ruines de ces jours-là et elle en restera bouche bée. Un Haut Commandement Politique auto-désigné d’une révolution autoproclamée s’assied devant un micro et dénonce une tentative d’assassinat et de coup d’état. Les preuves fournies sont, chose nouvelle, un exercice d’interprétation du langage. Des courriers sortis de leur contexte, des passages surlignés en jaune, transforment la tête du régime en comité d’analyse littéraire. Mais ils ne présentent aucune phrase décisive, aucune mention d’un plan concret, aucune référence à un quelconque groupe de combat, aucun nom de général ni de commandant. Quant à certains extraits, franchement, ils établissent bien plutôt une banale correspondance entre deux citoyens d’un pays expert en chamailleries.

Mais le Haut Commandement Politique se transforme vite en club d’anciennes élèves des sœurs ursulines et dénonce le scandaleux verbe « annhiler ». Ils agitent le mot en l’air comme s’il s’agissait d’une arme mortelle. L’affaire ne serait pas si paradoxale si le chavisme ne s’était pas justement illustré par l’utilisation d’un langage belliqueux et immodéré, se mettant dans un état de menace permanent. Il serait intéressant de préparer l’anthologie des verbes dangereux, des phrases dignes de soupçon de ce gouvernement. En février 2012, pour ne pas aller trop loin, le président Chavez lui-même, sur la chaîne nationale, a dit qu’il allait « pulvériser » Henrique Capriles[3]. Où était donc la procureure générale ce jour-là ?

Nous pourrions aussi aider la justice dans sa chasse aux « messages subliminaux ». Juste un exemple qui n’en finit pas de m’étonner : lorsque Ernesto Villegas, après sa déroute électorale, a été nommé ministre de la Transformation de Caracas, Maduro a lancé une immense baffe subliminale à tous les habitants de Caracas. Bien au-delà du seuil de la conscience, il nous a dit : « Vos suffrages, je m’en contrefous. La démocratie, c’est moi. »

L’industrie de la vérité officielle est de nouveau en marche. Sans donner de preuves convaincantes, du jour au lendemain, ils s’expriment comme si toutes les accusations avaient déjà été étayées et archi-démontrées. Ils convertissent la vérité en un sujet sensible qui n’a aucun rapport avec la rationalité. Peu importe ce que dit l’opposition. Le gouvernement répète, que tout au fond, l’opposition dit autre chose. Même avant que tu te sois exprimé, le pouvoir t’a déjà traduit !

 

Source : Alberto BARRERA TYSZKA. “Traduciendo a López”. 08/06/2014.  Site : el-nacional.com. Article consulté le 12/06/2014.

http://www.el-nacional.com/opinion/Traduciendo-Lopez_0_422957747.html#.U5P8KwD43lA.facebook

 

Traduit par: #infoVnzla

@infoVnzl

 

[1]Leopoldo López est l’un des dirigeants de l’opposition au régime de Maduro. Incarcéré depuis la mi-février 2014, il est soupçonné de fomenter la révolte des étudiants.

[2]Inés Quintero est une historienne venezuélienne contemporaine.

[3]Henrique Capriles est lui aussi un membre de l’opposition.

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