« UNE RENCONTRE AVEC RAYMA »

Dossier spécial de infovnzla rédigé par Paula Cadenas et publié le 19 mai 2014.

Dessiner, un travail pour les braves.
Rayma

Le 6 avril dernier, par un dimanche de printemps ensoleillé, avec ma petite famille, à Montpellier (France), je suis allée voir une exposition consacrée aux caricaturistes. Rendez-vous dans un lieu pas banal, « Pierresvives », œuvre polémique construite récemment pour donner accès au patrimoine aux déshérités des banlieues. Une construction exceptionnelle avant-gardiste, conçue par le groupe Zaha Hadid, architecte anglo-iraquienne qui a étendu son métissage à tout son travail et qui cherche à communiquer en déconstruisant les structures. Les objectifs de ce lieu : accueillir les archives départementales et l’énorme service des sports, mais aussi mettre à disposition des médiathèques communales du département un matériel culturel riche et varié, dans l’une des meilleures infrastructures de la région.

Rayma1

C’est dans ce lieu pensé par une femme au service de la mémoire et de l’exercice de la citoyenneté d’un pays développé qu’a eu lieu la rencontre avec Rayma Suprani. Je crois que tous ceux d’entre nous qui avons connu la vie quotidienne du Venezuela, nous nous sentons proches d’elle et cela depuis plus de quinze ans. Jour après jour, elle essaie de démonter et de désarticuler les idées, les clichés et les informations avec génie et humour. Son œuvre peut sans doute, comme celle de Zaha Hadid, s’inscrire dans le déconstructionnisme : sauf que la sienne, celle de la caricaturiste, se trouve être dans le registre du petit, du quotidien, du ‘mineur’. Et nous ne sommes pas peu à nous être posés des questions sur ce talent qui permet de synthétiser en une seule image l’information, la réflexion, un savoir, et de le faire en plus avec humour. Plus d’une fois j’ai entendu chez moi ou au bureau quelqu’un dire « Mais comment fait-elle ? » sans réussir à imaginer son imagination. Maintenant que j’y pense, la proximité que nous ressentons s’est construite à partir de ses caricatures, ces surprenants petits cadeaux quotidiens. Sans doute son visage était-il, jusqu’à il y a peu de temps, moins reconnaissable que son coup de crayon. Je m’aventure à penser qu’elle aussi, comme de nombreux travailleurs, gagne en force et en autorité et qu’elle – tout comme ses créations – s’affirme toujours plus à mesure que le conflit s’éternise au Venezuela. Au cours de ces quinze dernières années, nous avons aussi vu apparaître le personnage de Rayma.

Rayma2

Alors ce jour-là, nous sommes allés à cette grande rencontre de caricaturistes pour aller embrasser cette batailleuse tenace dont les armes sont pinceau, papier et crayon, et non pas particulièrement pour l’événement en lui-même ni même pour son thème. Pourtant, en arrivant là-bas, nous avons découvert que la rencontre “L’Herault trait libre 2014” était consacrée aux femmes, aux femme victimes, mais aussi aux activistes. Et quoi de mieux que cet art aiguisé pour délivrer ce double message ?

Rayma3

Une fois à l’intérieur, l’accueil nous surprend immédiatement : à une extrémité de la salle, des caricaturistes fébriles dessinent des dédicaces, et de l’autre côté, deux femmes s’emploient à noircir avec des traits parsemés de rouge une immense surface blanche. L’une est de Tunisie : elle affirme découvrir tout juste l’ouverture démocratique ; l’autre est du Venezuela : elle s’emploie à montrer la fermeture autocratique qui circonscrit et met sous pression peu à peu son pays. Des pochettes de marqueurs et deux silhouettes qui s’affairent.

Rayma4

C’est là que nous avons localisé Rayma, nous, la paire d’exilés vénézuéliens, réfugiés ici depuis plus de quatre ans, et que nous avons ressenti pour la première fois un autre genre de retrouvailles. Non seulement celles des sentiments, mais celles des compatriotes qui souffrent différemment de la même chose. La tragédie entre le vu d’ici et le vu de là-bas, et dont on ne souffre pas de la même façon. De ce moment-là, je garde et je chéris l’énorme embrassade de Rayma, son énergie ! Et cette exposition mérite, je le pense, un aparté.

Rayma5

Je peux vous dire qu’elle n’est pas encore terminée et qu’ils ont dédié un bel espace de l’exposition à la persécution que subit Rayma au Venezuela, les menaces de mort et la campagne menée pour elle par Amnistie Internationale. Ce fut une rencontre enthousiaste et précipitée, nous nous sommes dit adieu le lendemain à la gare ; autour d’un café nous avons énoncé idées et projets avec l’énorme envie de continuer à agir. Nous nous sommes serrés dans les bras sachant que face à tant de barbarie cela nous rend un peu plus infatigable, ou en tout cas désireux de l’être. Elle allait à Barcelone, à Paris puis elle rentrait au Venezuela. A chaque endroit l’attendait et l’attend un ami qui agit, en prenant des photos, en collant des coupures de presse, en traduisant, en écrivant, en s’affairant, comme s’il voulait retenir ce qui se passe, l’enregistrer et tout au moins le dénoncer.

http://cartoons.arte.tv/rayma-suprani-venezuela/

Rayma6

Chacune des initiatives de ces caricaturistes ne reste pas ici, dans un coin de Pierresvives. Échanges, revues de presse, expositions sont promus par une organisation dirigée par Plantu, caricaturiste et véritable institution en France : “Cartooning for peace”/Dessins pour la paix”, créée en 2006 au siège de l’ONU à l’époque de Kofi Annan, après deux jours riches en conférences ayant pour thème « désapprendre l’intolérance ». Beaucoup de travail a, depuis, été accompli à travers le monde avec la multiplication de manifestations.

Rayma7

Quelques jours plus tard, alors qu’elle était à Paris, Rayma allait apprendre que le documentaire, racontant la vie de douze caricaturistes de New York à Moscou en passant par Caracas, avait été sélectionné pour être projeté et promu à Cannes cette année.

Rayma8

Oui, le documentaire de Stéphanie Valloatto, “Caricaturistes, fantassins de la démocracie” , s’efforce de suivre les formes que prennent la censure et la confiscation de la liberté d’expression dans certains pays, en Russie et au Venezuela entre autres. Et ce film qui nous parle de ces héros particuliers, nos post-modernes à nous – qui semblent s’organiser mieux que n’importe quelle institution politique -, fait partie de la sélection officielle de Cannes. Il en résulte que, elle, la journaliste contemporaine, caricaturiste par passion au quotidien El Universal au Venezuela – menacée de mort et soutenue par une campagne d’Amnistie – se retrouve aujourd’hui à Cannes. Le reste a été comme un vertige pour elle, peut-être comme la lamentable escalade de violence qui affecte notre pays. De fait, son travail semble se renforcer tout comme son rôle, et elle développe en ce moment une série de cartes de tarot chargée de la force déconstructiviste de cette histoire qui est la nôtre et qui, je crois, restera dans les mémoires.

Ce 18 mai, un mois plus tard, elle revient donc sous le soleil de la Méditerranée par la grande porte, et là-bas, au Festival de Cannes seront projetés quelques instants de sa vie quotidienne, instants qui sont aussi un peu les nôtres. Au milieu de ce vertigineux aller et retour, il y a seulement quelques jours, le visage et l’allure déjà ouvertement déterminés, toujours avec cette timidité généreuse si particulière, Rayma Suprani a laissé une note sur Facebook (le 12 mai 2014). Et sans même pouvoir nous imaginer ce que sont les jours de Rayma, c’est avec ce message que nous refermons ou plutôt nous cherchons à ouvrir l’hommage qu’infovnzla lui rend aujourd’hui, en l’accompagnant ici dans sa bataille intègre pour la liberté :

post_raimaFR

Et voici la lettre qu’elle nous jette aujourd’hui sur le chemin du tapis rouge…

10337710_10202855924013596_4295636931064426703_n

Source : Cadenas, Paula.”Un encuentro con Rayma”. 19 mai 2014.

Produite et traduit par #infovnzla

@infoVnzl

Art. en español,  in english.

2 thoughts on “« UNE RENCONTRE AVEC RAYMA »”

Comments are closed.