Le militaire ne la regarde pas dans les yeux

Par Tamoa Calzadilla

Letras Libres – Mars 31, 2014

En T-shirt blanc et drapeau tricolore au cou, est apparue la députée María Corina Machado. Elle était accueillie par des centaines de sympathisants, mercredi 26 mars dernier à Caracas, après son périple à Washington et Lima. L’image est devenue virale tout de suite sur les réseaux sociaux. Au même moment, sur les écrans de toutes les chaînes  du système national des médias publics et aussi sur les chaînes privées, l’image du président de l’Assemblée Nationale et capitaine de l’armée en activité, Diosdado Cabello, apparaissait encore et encore, annonçant la destitution de Machado de sa charge d’élue. L’Etat, devenu parti de gouvernement, fait des siennes : il signale, menace, destitue, offense et choisit que seule cette version soit entendue. Celle qui argumente qu’elle a pratiquement démissionné ou s’est « renvoyée elle-même » en « acceptant un poste » à l’Organisation des Etats américains (OEA).

« Madame Machado ne pourra plus entrer à l’Assemblée Nationale car elle n’est plus députée, ni aux bureaux parlementaires et ne percevra plus de salaire de député (…) elle a perdu l’immunité parlementaire et peut être arrêtée à tout moment sans préavis à quiconque pour trahison à la Patrie », a dit le militaire de vive voix.

Mais celle de Machado se fait entendre aussi, et fortement. Elle est en contraste avec son image de « collégienne » si critiquée. Car bien qu’elle ne se laisse pas intimider par les coups de poing (littéralement, on lui a cassé la cloison nasale à l’intérieur de l’hémicycle parlementaire), elle sait choisir les espaces où donner de la voix. Cette fois-ci elle a cherché l’OEA et a profité de l’alliance proposée par le Panama d’utiliser son droit de parole et pouvoir ainsi formuler les demandes de l’opposition vénézuélienne, de plus en plus réduite au silence à l’intérieur du pays. A propos, la pratique d’un ambassadeur laissant sa place à un autre lors de ces réunions a plus d’un antécédent important, notamment lorsque, après le coup d’Etat au Honduras contre le président Manuel Zelaya (2009), le Venezuela a cédé sa place au chancelier de ce pays, Patricia Rodas.

Monstre à cinq têtes

Au milieu d’une chaudière politique de polarisation, le Gouvernement –entre deux insultes et disqualifications à ses critiques– appelle à un dialogue qui semble bien compromis. Entre temps, il renforce la répression. Non seulement celle dans les rues -avec blindés, plombs de chasse, arrestations illégales, torture, fureur policière et utilisation abusive de bombes lacrymogènes achetées au Brésil- mais aussi celle qu’il exécute avec le système judiciaire afin de punir la contestation, qu’il criminalise en faisant fi des normes.

Au Venezuela, la tumeur antidémocratique n’est pas localisée dans le cas de María Corina ; il s’agit d’une métastase vorace qui a avalé les pouvoirs publics, et les a fusionnés en un seul, aux mains du chavisme (Partido Socialista Unido de Venezuela- PSUV). Lors de ces 15 dernières années, le mouvement mené par le défunt président Hugo Chávez a transformé l’Etat. Premièrement, il a établi une nouvelle Constitution dans laquelle les 3 pouvoirs publics sont devenus 5 : aux pouvoirs Exécutif, Législatif et Judiciaire on a ajouté les pouvoirs Citoyen et Electoral. Mais dans la pratique ce n’est plus qu’un monstre à cinq têtes qui ne répond qu’à un seul cerveau : le parti du gouvernement.

Cabello, le député, en s’essayant au rôle de juge, a pris les articles 149 et 191 de la Constitution et décidé d’un coup de pied que ce qui s’applique aux fonctionnaires de carrière dans l’administration publique vaut pour les parlementaires. Nous savons que le premier est quelqu’un qui occupe une charge administrative, un poste ministériel, par exemple, et le deuxième est élu par des votants afin d’être représentés auprès du Pouvoir Législatif. Cabello se trompe-t-il ? Ou est-il très clair pour lui comment les choses fonctionnent dans ce système de gouvernement cabossé et décousu ?

María Corina Machado appartient au pouvoir Législatif par décision populaire et selon la constitution approuvée en 1999 à pétition de ceux qui gouvernent et après un processus constituant validé par référendum par les vénézuéliens, il n’existe que quelques raisons pouvant lui retirer son investiture : la mort, sa démission volontaire, un référendum révocatoire ou une décision de la Cour Suprême de Justice après une condamnation ferme. Rien de cela n’est arrivé alors qu’elle était à l’OEA ou à Lima. Cependant, les deux pôles du pouvoir civico-militaire du Venezuela sont alignés : le président Nicolás Maduro a validé les mots de Cabello et a donné sa sentence : « Machado s’est auto-licenciée ».

Traitresse?

Ses ennemis politiques ont essayé de la séparer de son poste et parmi les charges à son encontre il y a le dangereux et discrétionnaire “trahison à la patrie” et la douteuse et non moins subjective “instigation à enfreindre la loi”, à cause des manifestations violentes qui ont eu lieu dans différents Etats du pays et sa consigne qui appelle à « la sortie ».

Néanmoins, elle a décidé de se rendre au rendez-vous dans la capitale des Etats-Unis et s’est fait accompagner par la mère de Geraldine Moreno, une jeune femme assassinée à Valencia par un tir de plombs de chasse à bout portant dans son œil, et par le leader étudiant Carlos Vargas. Ce qui est arrivé là-bas et la manière dont ils ont refusé de discuter à propos du Venezuela est déjà une légende. Aussi le fait que le chancelier panaméen lui a offert son siège pour qu’elle ramène le sujet sur le tapis jusqu’à ce qu’elle y parvienne. Et cela a déchaîné les démons.

Cabello, militaire jusque dans sa manière de respirer, est l’une des deux figures d’un gouvernement bicéphale qui, après la mort de Chávez, se montrent avec des intérêts et des groupes distincts, mais jumelées par le pouvoir. Il représente l’aile des forces armées qui a participé à la tentative de coup d’Etat de 1992 et qui a escaladé au sommet durant la période de Chávez. Sa charge de député a été aussi questionnée légalement depuis qu’il fut réincorporé à l’armée –avec d’autres insurgés- par ordre du président de l’époque, et qu’il fut promu capitaine par Nicolás Maduro (la Constitution donne le droit de vote aux militaires en activité, mas leur interdit d’être élus). A la mort du leader, il a déclaré que l’opposition aurait dû prier pour que ce décès n’eût pas lieu, car c’était le « commandant » qui mettait un frein à leurs excès. Lundi 4 mars, deux jours avant l’arrivée de María Corina Machado dans le pays, Cabello a tendu les ressorts du conflit avec son habituel langage enflammé.

Machado a averti depuis Lima qu’elle retournerait à sa place de députée « afin de poursuivre la lutte » et il en fut ainsi. Accompagnée par trois parlementaires péruviens elle a atterri au Venezuela pendant qu’avait lieu la réunion de l’Unasur ; et elle n’a pas été arrêtée. Son passage était interrompu par des centaines de sympathisants qui ont chanté l’hymne national, l’ont enlacée et soutenue. Elle s’en est allé directement à la Place Brión, devenue le coin de l’opposition dans l’Est de Caracas et a donné un discours. Elle a qualifié de « nulle et inconstitutionnelle » la décision du président du parlement et a dit se sentir « plus députée que jamais ».

Elle, qui a laissé derrière elle sa carrière d’ingénieur, fille de la classe moyenne, conservatrice, promotrice lors de sa précandidature présidentielle du « capitalisme social », a marché parmi les gens… quelqu’un lui a offert un drapeau et elle l’a porté telle une écharpe. Elle regagnera son siège et les flashes essaieront de capturer cette rencontre-là. Avec lui. Avec ce militaire qui préside le parlement, qui ne la regarde jamais droit dans les yeux.

 

Source d’origine: CALZADILLA, Tamoa.” Le militaire ne la regarde pas dans les yeux”. Letras Libres. 31/03/2014. Editorial Vuelta 2011. 06/03/2014.

http://www.letraslibres.com/blogs/polifonia/el-militar-no-la-mira-los-ojos

Foto: EFE

Traduit par: #infoVnzla

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