« Nous avons vécu 15 ans comme des nouveaux riches qui jouent au socialisme »

Par Gabriela Wiener

LaRepublica.pe – Marzo. 2, 2014

 

Alberto Barrera Tyszka. Né à Caracas le 18 février 1960. Écrivain versatile et dont la production est prolifique : nouvelles, recueils de contes, recueils de poèmes, essais et même des scenarii de feuilletons.

Gabriela Wiener

Écrivain reconnu – récipiendaire du prix Herralde du roman en 2006 –, poète et scénariste de feuilletons, le vénézuélien Alberto Barrera Tyszka croit qu’aujourd’hui les scenarii des feuilletons s’écrivent depuis le gouvernement chaviste. On sent presque de la nostalgie de ce pays artificiel de Cristal et Topacio (noms de deux telenovelas vénezuéliennes diffusées en 1984-1985) qui a laissé sa place à un autre où les « miss » sont assassinées par balle et les étudiants préviennent leur mère qu’ils vont mourir pour le Venezuela. « La loi et l’autocensure empêchent que la réalité apparaisse aujourd’hui dans les feuilletons vénézuéliens – dit Barrera depuis Caracas. Tout est à l’envers. Les véritables scénaristes de fiction sont au gouvernement, et écrivent tous les jours un script qui dit qu’ils sont bons et angéliques et que l’opposition et l’empire sont des méchants qui font peur. »

Alberto, il y a une espèce de dialectique perverse à laquelle certains veulent réduire la situation du Venezuela : ou tu es pour Maduro ou tu es avec « la droite ». Qu’est-ce que la droite vénézuélienne et qui représente-t-elle, réellement ?

Peut-être faudrait-il commencer justement par clarifier que la « droite » au Venezuela est une formule qu’utilise le gouvernement pour disqualifier quiconque s’oppose à lui. En réalité, la grande majorité de l’opposition est du centre. Il y a même une bonne partie qui vient – ou est – de gauche. Et, selon les dernières élections présidentielles, malgré les doutes et les critiques, cette opposition représente la moitié du pays.

Pour certains, il y a une troisième voie qui serait celle des étudiants qui sont la plus ferme opposition mais ne s’aligneront sur rien qui ressemble à une oligarchie… Crois-tu qu’ils aient la capacité organisatrice pour devenir une réelle alternative ?

Je ne crois pas que les étudiants soient une « troisième voie ». Ils font partie du même mal être croissant de plusieurs secteurs de la société vénézuélienne. C’est un mal être irrégulier, qui vient de différentes réalités, de l’insécurité sociale à l’effondrement économique qui s’approche (l’inflation est de 56 %), en passant par l’impuissance devant un gouvernement qui contrôle tous les pouvoirs, agit impunément et de façon opaque, continue à imposer des choses qui ont été rejetées lors du referendum de 2007… Le gouvernement est devenu une expérience asphyxiante pour beaucoup de Vénézuéliens. Les étudiants sont une expression de cet état de fait.

Nous sommes également face à une guerre médiatique dans laquelle les médias officiels disent une chose, tandis que la presse de l’opposition en dit une autre et qu’Internet fait ce qu’il veut… Où doit regarder l’observateur étranger pour se faire une idée réelle de ce qu’il se passe dans ton pays ?

C’est très difficile, pas seulement pour l’observateur international, mais aussi pour n’importe quel vénézuélien. Nous sommes, surtout, dans une guerre médiatique. Malheureusement, c’est un processus commun dans les sociétés très polarisées : la première chose que perd une société, c’est la notion de vérité commune, partagée par tous. C’est peut-être pour ça que Chávez a toujours été hyper conscient de l’importance de la communication. Ce n’est pas pour rien que le gouvernement contrôle, de différentes manières, pratiquement tout le spectre médiatique du pays. Et en ce moment, au travers de l’approvisionnement du papier, il fait agoniser les principaux journaux critiques.

Tu as écrit une biographie de Hugo Chávez … Y a-t-il quelque chose de lui en Maduro ?

Chávez avait du charisme, une énorme ambition de pouvoir, l’angoisse de la postérité. Maduro ne possède pas ces caractéristiques. Il a hérité du poste. Nous ne savons même pas s’il en voulait. Chávez a créé une nouvelle narration, a rendu visible la pauvreté et lui a donné une autre voix, il a ressuscité un rêve national. Mais il a aussi développé un État à sa mesure, a militarisé la société et a promu un immense culte à sa personne. Maduro connaît le script, veut y être fidèle, mais n’a ni le talent ni l’argent. Il doit gérer le pire : la crise.

Si la révolution de Chávez a été de lutter contre le côté le plus sauvage du capitalisme, que reste-t-il aujourd’hui d’elle ? Que sauverais-tu du plan bolivarien ?

Le chavisme a remis au centre de la table des discussions nationales le thème de la pauvreté. Il a donné une conscience de protagonisme aux secteurs populaires. Il y a de bons programmes sociaux, consolidés et qui ne vont pas disparaître, que le gouvernement change ou pas. Mais les gouvernements antérieurs ont aussi fait cela. Ce que je veux dire c’est que même après 15 ans de soit-disante « révolution », la pauvreté continue d’être notre tragédie. Chávez a démocratisé la distribution des revenus pétroliers en donnant une aide sociale directe. Ce n’est pas mal, mais cela dépend exclusivement du flux d’argent. Il a en plus essayé de construire un modèle qui a finalement amené le pays à la faillite. Nous avons vécu 15 ans comme des nouveaux riches qui jouent puérilement au socialisme. Tant qu’il y avait de l’argent, tout allait bien. Aujourd’hui, les plaintes de corruption, de mafia commencent à apparaître… Les indices de pauvreté montent à nouveau.

Crois-tu qu’il est possible que Maduro tombe sans l’intervention d’aucun pouvoir étranger déclaré ou dans l’ombre ?

Pour moi, il est difficile de prévoir quelle sera l’issue. Nous, les Vénézuéliens, vivons depuis trop longtemps à la limite de la catastrophe, en attendant que quelque chose explose demain. Ici, les États-Unis, Cuba, la Chine, Iran ont de grands intérêts… et c’est sûr qu’ils doivent intervenir, d’une manière ou d’une autre.

Mais je ne crois pas que nous allions être « envahis ». Je ne crois pas non-plus que Maduro abandonnera le pouvoir, en tous cas pas maintenant. Mais il est évident que son gouvernement est fragile et doit faire face à une crise économique colossale.

Raconte-nous un roman sur le Venezuela, avec une fin heureuse. Que doit-il arriver pour que cessent réellement la violence et l’injustice qui ont transformé le Venezuela en un pays si brisé ?

Je crois que la seule issue qu’a le pays est d’assumer sa complexité. Et cela passe par la difficile étape transitoire de désactiver la polarisation ; cela passe par reconnaître et accepter l’autre, par assumer la diversité. Et en ceci, le gouvernement a un rôle fondamental. Tant qu’il continue d’imposer son projet, il n’y aura pas de paix au Venezuela.

 

Source d’origine: Wiener, Gabriela.”“Hemos vivido 15 años como nuevos ricos que juegan al socialismo””. LaRepublica.pe. 2 de marzo de 2014. 15 de marzo de 2014.

http://www.larepublica.pe/02-03-2014/hemos-vivido-15-anos-como-nuevos-ricos-que-juegan-al-socialismo

 

Traduit par: #infoVnzla

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