L’Autoritarisme et ses complices

Par Armando Chaguaceda

NewsWeek – 27 mars 2014

Un « coup d’État » est-il possible quand la Force Armée Nationale, la Guardia Nacional, la Police et les services secrets sont instrumentalisés par le parti au pouvoir ?

L’autoritarisme est une façon de faire de la politique par laquelle on privilégie l’autorité au consensus, on concentre le pouvoir politique sur un leader ou un organisme unique, on réduit la valeur des institutions représentatives, on dégrade participation et délibération autonomes, on harcèle ou élimine l’opposition politique et on s’octroie le contrôle des mécanismes électoraux destinés à transmettre la volonté populaire. Une telle façon de procéder peut se parer de divers accoutrements idéologiques – parfois, opposés – et émerger dans des contextes historiques multiples, comme le démontre l’expérience latino-américaine au cours des deux derniers siècles.

Cela posé, soyons clairs : le Venezuela vit aujourd’hui sous un régime ouvertement autoritaire.

Dans ce pays, la mise en place démocratique et porteuse de progrès de la Constitution de 1999 a été annulée par une action politique qui augmente le contrôle sur les pouvoirs locaux, limite toute forme d’organisation autonome et criminalise toute forme d’opposition politique et de protestation sociale. Le gouvernement insiste sur l’appui populaire qui lui a été exprimé par les urnes, alors que celui-ci ne représente qu’un infime avantage – 1,5% lors des présidentielles – sur ses opposants. Il oublie que la jouissance d’un (certain) appui citoyen, la tenue d’élections (pas toujours équitables) et l’existence d’une Constitution (outrepassée) sont compatibles avec des gouvernements autoritaires et dictatoriaux – nous avons, pour nous en souvenir, les cas de Somoza, de Pinochet et de Fujimori.

Cabello, Maduro et cie qualifient de « putschistes » leurs opposants ; mais ce qualificatif s’applique à ceux qui méconnaissent la volonté populaire et qui violent la loi et les institutions en vigueur ; dès lors, l’actuel gouvernement vénézuélien est un remarquable disciple de ceux qui, en 2002, ont fait irruption dans l’ordre constitutionnel en renversant Hugo Chávez pendant 48 heures. Leur manière de procéder est bien putschiste quand ils séquestrent les pouvoirs publics au bénéfice d’un parti, quand ils éliminent les prérogatives des gouverneurs ou des maires – en bloquant leur budget et en désignant des structures parallèles de gouvernement – et quand ils agressent physiquement ou empêchent de s’exprimer les membres de l’opposition, élus au parlement par la moitié du peuple ; quand ils instaurent un discours plein d’allusions belliqueuses (bataille, campagne, ennemi) et disqualifient les autres avec des termes racistes ou homophobes.

Analysée par un observateur un tant soit peu informé, la propagande de Caracas s’écroule tel un château de cartes. Un « coup d’État » est-il possible quand la Force Armée Nationale, la Guardia Nacional, la Police et les services secrets – tous bolivariens dans leur dénomination et leur affectation politique – sont instrumentalisés par le parti au pouvoir, et bénéficient des plus grands budgets et du rôle politique principal dans l’histoire vénézuélienne ? Si on vérifie l’origine de l’état-major du gouvernement et des pouvoirs régionaux qu’il contrôle, on verra – à l’exception d’un ou deux civils provenant de la vieille gauche et de la troupe de convertis – une constellation de d’étoiles sur les épaulettes.

Un « harcèlement médiatique » existe-t-il quand les six chaînes de l’État et les quatre chaînes privées qui ont une couverture nationale s’alignent sur la ligne éditoriale et la censure gouvernementale, au point que la moitié opposante du pays et de ses leaders n’ont aucune place dans les grilles de programmation ? Entre quelles mains est l’hégémonie médiatique, quand la seule plateforme non subordonnée – la presse écrite – voit ses jours comptés à cause de la pression financière, du harcèlement légal et du blocus sur le papier ? Qu’est-ce donc si ce n’est un énorme monologue propagandiste, que diffusent les 44 chaînes de télévision et autres 264 radios régionales aux mains du gouvernement ? Et enfin, quel président réellement démocrate impulserait un programme de censure comme celui qui l’a mené à retirer du câble NT24, à diaboliser CNN et à bloquer les réseaux sociaux ?

On présente l’opposition comme étant « oligarque » quand ses sympathisants – tout comme ceux qui appuient le gouvernement – proviennent de tous les secteurs sociaux, ont tous les credos politiques et toutes les couleurs de peau. Mais on cache que ce sont la répression et la rhétorique belliqueuse et malhonnête du gouvernement, l’impunité et les encouragements pour les paramilitaires, l’inaction complice de l’Amérique Latine et le désespoir irrationnel d’une partie des manifestants agressés – dans cet ordre de causalité et de responsabilité –, que ce sont donc ces facteurs qui préparent le terrain à une guerre civile au Venezuela. Une guerre civile où l’asymétrie des forces entre les parties présage plus un bain de sang qu’un véritable conflit armé.

Les revendications de fond de la mobilisation sociale actuelle sont diverses, légitimes et en aucun cas « conspiratives » ; ce sont : le combat contre l’insécurité et la pénurie, la libération des étudiants emprisonnés, la fin de la censure et de l’asphyxie des médias et aussi de toute forme de criminalisation du droit de parole, de réunion et de manifestation citoyenne, pourtant tous garantis par la Constitution en vigueur. Aux côtés du leader de l’opposition, Leopoldo López, les syndicalistes, les leaders communautaires et les combattants étudiants et populaires s’affaiblissent sous le système pénal vénézuélien, victimes du harcèlement de l’appareil gouvernemental. Parce que la contradiction principale du Venezuela n’est pas entre le chavisme et l’opposition ou entre la gauche et la droite, mais elle est celle qui émane du conflit entre un projet hégémonique, militariste et totalitaire, et les acteurs sociaux, idéologiquement pluriels, qui n’acceptent pas d’abandonner leur autonomie.

Face à un tel scénario, un large panel des intellectuels de la région fait preuve de cécité, de dogmatisme et d’un manque manifeste de mémoire. Peu importe si dans les années 1970 vous défendiez les étendards de l’équité et de la justice, et que cela vous ait valu d’être accusé de « subversion » et d’être menacé de finir en prison ou au cimetière grâce à la CIA et à ses complices locaux. Peu importe également si dans les années 1990, vous avez pointé du doigt l’incompatibilité entre « renforcer la démocratie » et la mise en œuvre des politiques néolibérales d’« ajustement structurel ». Car si aujourd’hui, en pleine cohérence avec une telle trajectoire politique, vous dénoncez les abus contre les droits de l’Homme commis par les gouvernements de notre région – de la Colombie au Venezuela –, la part de vos reproches qui concerne le caractère oppressif des « régimes révolutionnaires » vous discrédite immédiatement aux yeux de l’ « intellectuel engagé » condescendant.

Jusqu’à quand y aura-t-il des gens soi-disant progressistes, dans et hors du Venezuela, qui cacheront par leur rhétorique l’exécrable gestion publique, la censure conspiranoïaque et l’injustifiable répression de Miraflores ? Des gens qui dans le passé condamnaient – au nom de la démocratie et du changement social – la répression des étudiants, protestaient contre la pauvreté et pointaient du doigt la corruption d’une démocratie libérale alors même qu’ils étaient formés par ses universités et grâce à ses bourses. Aujourd’hui, ils se taisent ou font des pirouettes honteuses, invoquant des « théoriciens » à la mode et débitant des vielles formules telles que « émancipation », « rôle de premier plan », ou « populaire ». Tels des douaniers idéologiques, ils ne défendent les droits des autres que lorsqu’ils coïncident avec leur vision ou leur pragmatisme personnels, cataloguant arbitrairement : telle personne est une victime, et telle autre est coupable. Face à de telles postures, on se demande quelle est la limite de tant de crédulité intellectuelle et d’indécence civile ?

En ces jours funestes, il me vient à l’esprit un dur exemple de l’histoire du Mexique. En pleine apogée du régime postrévolutionnaire, l’écrivain Octavio Paz renonça à un poste dans la diplomatie mexicaine pour protester contre la répression de Tlatelolco (1968). Cette décision lui valut la répudiation de la part des propagandistes officiels et d’une partie des intellectuels endormis par la litanie « révolutionnaire ». À cette époque, loin de ce qu’on imagine aujourd’hui, la popularité du gouvernement du Parti Révolutionnaire Institutionnel était remarquable et le contrôle des médias pratiquement total. Vivre sous la dictature parfaite semblait préférable à souffrir les tyrannies sans pitié d’Amérique Centrale et du Sud ; c’est ainsi que la plupart des gens, pendant quelques semaines, ont vécu la « normalité » déguisée en fête lors des Jeux Olympiques de 1968.

Paz n’a jamais renié l’idéal progressiste et redresseur de torts de la Révolution Mexicaine, mais il a su répudier à temps ceux qui, en son nom, s’érigeaient en caste dominante et en système répressif. Aujourd’hui, beaucoup le célèbrent comme un exemple de courage civique et comme une gloire des lettres latino-américaines. Cela vaudrait la peine, pour ceux qui défendent encore le gouvernement de Maduro au nom de l’ « anti-impérialisme », de la « Révolution » et des « causes justes de l’humanité », de réfléchir à son héritage.

 

Source d’origine: Chaguaceda, Armando. “El Autoritarismo y sus cómplices”. NewsWeek. 27 mars 2014. 30 mars 2014.

http://www.newsweek.mx/index.php/articulo/8678#.UzhX3Pl_tUP

Foto: AFP/Leo Ramirez

Traduit par: #infoVnzla

@infoVnzl

 

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