Le journal progressiste « TalCual » dans la ligne de mire du chavisme

Par Ewald Scharfenberg

El País – Mars, 11, 2014

Un total de 89 journalistes ont été agressés ou détenus dans leur travail d’information sur les manifestations de protestation.

Pratiquement un mois après le début des manifestations étudiantes qui ébranlent diverses villes du Venezuela, le dernier rapport du Syndicat National de la Presse (SNTP) enregistre 89 journalistes agressés, détenus ou victimes de vol pendant la couverture de ces événements. Des corps de sécurité, des « collectifs » paramilitaires soutenant le gouvernement et, depuis peu, des manifestants retranchés dans leurs « guarimbas » ou barricades urbaines, ont pris pour cible les narrateurs des faits.

Ce lundi matin, une équipe du journal La Nueva Prensa de Barcelona, capitale de l’état d’Anzoátegui (côte nord-est du Venezuela), a été détroussée tandis qu’elle couvrait les émeutes devant le siège de l’Université Santa María de cette ville. À Valence, capitale de l’état de Carabobo, à une heure et demie à l’ouest de Caracas, des reporters du journal El Carabobeño ont été victimes de menaces et d’agressions verbales de la part de membres de la Guardia Nacional. Entre temps, dans la capitale vénézuélienne, Deivis Ramírez, reporter du journal El Universal de Caracas, a été convoqué pour témoigner devant la police judiciaire. Ramírez, un remarquable journaliste spécialisé sur les sujets relatifs à la police et aux tribunaux, a soutenu, aussi bien dans ses notes que sur les réseaux sociaux, une version qui diffère de l’officielle concernant les morts qui sont survenues mercredi dernier dans le quartier de l’est de Caracas, Los Ruices. Selon le récit gouvernemental, les deux victimes mortelles, un membre de la Guardia Nacional et un motard, sont tombés sous les coups de feu de présumés francs-tireurs positionnés dans les bâtiments avoisinant.

Le gouvernement de Nicolás Maduro ne cesse d’en appeler au système judiciaire, qu’il contrôle, pour intimider les médias insoumis, une pratique désormais traditionnelle, lors de ces 15 ans de Révolution Bolivarienne. Récemment, le puissant numéro deux du chavisme et président de l’Assemblée nationale, Diosdado Cabello, a introduit une plainte pénale contre le journal TalCual de Caracas, dans laquelle il se porte victime de « diffamation aggravée » de la part du journal et de l’un de ses chroniqueurs.

La juge numéro 29 du Contrôle de la juridiction de Caracas, Bárbara César Siero, a admis jeudi dernier la plainte. De se prononcer en défaveur du journal et de Carlos Genatios, l’auteur du texte que Cabello considère diffamatoire, les accusés feraient face à des peines de prison de quatre ans et au paiement d’amendes millionnaires. Le Pouvoir judiciaire est dans les faits dépendant de l’Exécutif, au Venezuela. Comme pour ne laisser planer aucun doute sur l’issue du procès, la magistrate a émis de sévères mesures de précaution concernant les accusés, qui incluent l’interdiction de sortir du pays et un régime de présentation tous les huit jours devant le tribunal.

Le harcèlement de ce média a commencé en janvier dernier, quand Carlos Genatios, un ex ministre des Sciences du disparu président Chávez, a publié un texte dans une colonne du journal, où il se faisait l’écho d’un supposé commentaire de Diosdado Cabello. Dans la citation, qui à ce moment-là – peu après l’assassinat d’une ex miss et de son mari sur une route vénézuélienne – a agité les réseaux sociaux, le dirigeant chaviste répondait à ceux qui se plaignaient des taux élevés de criminalité dans le pays avec la sombre phrase : « Que celui qui n’aime pas l’insécurité s’en aille. » Par la suite, le propre président du parlement a nié l’avoir dit et a défié quiconque de fournir une preuve.

TalCual est un tabloïde de tendance progressiste dirigé par Teodoro Petkoff, ex dirigeant communiste et guérillero pendant la révolution castriste des années 1960, fondateur du parti Movimiento al Socialismo (MAS) en 1971 et ex ministre de l’Économie lors de la deuxième administration (1994-1999) du démocrate-chrétien Rafael Caldera. Il a également participé de façon décisive à la direction de la campagne de Manuel Rosales, qui s’est présenté à l’élection présidentielle de 2006 contre Chávez. De par ses origines gauchistes, Petkoff irrite le chavisme, qui le considère un transfuge. La plainte de Diosdado Cabello inclut, en plus de Genatios – l’auteur de la chronique –, Petkoff et ses collègues membres du conseil de direction, Francisco Layrisse, Manuel Puyana et Juan Antonio Golía.

TalCual a été fondé en 2000, en plein essor chaviste. Malgré sa faible circulation, il continue d’avoir une grande influence sur les médias d’opinion, en particulier pour les termes de sa page éditoriale, qui en général est signée Petkoff. Le journal a déjà eu de mauvaises passes décisives à cause de sa pugnacité. En 2007, un tribunal de mineurs l’a condamné à payer une amende équivalente à 200.000 dollars au taux de change officiel, suite à une colonne humoristique dans laquelle l’humoriste écrit une « lettre » à la fille mineure Rosinés du commandant Chávez, L’amende a été payée grâce aux donations des lecteurs ainsi que d’autres citoyens.

Source d’origine: Scharfenberg, Ewald.” El periódico progresista ‘TalCual’, en el punto del mira del chavismo “. El País. 11 de marzo del 2014. 13  de marzo del 2014. http://internacional.elpais.com/internacional/2014/03/11/actualidad/1394498115_127734.html

Foto:  JUAN BARRETO (AFP)

Traduit par: #infoVnzla

@infoVnzl