Réponse au Président du Venezuela Par Rubén Blades

RubenBlades.com – Février, 20, 2014

Monsieur le Président Maduro,

J’ai eu l’opportunité de regarder une vidéo dans laquelle vous vous adressez à moi à propos d’un commentaire que j’ai publié sur mon site Internet. Je n’ai pas l’habitude de répondre, mais je me sens obligé de le faire car dans la vidéo mentionnée vous me nommez directement. J’ose espérer que cette vidéo ne soit pas un montage comme ceux qui abondent aujourd’hui sur Internet et si c’était le cas, je reconnais qu’il est de très bonne qualité.

Avec tout le respect qui est dû à votre condition de Président et de représentant d’une Nation, je dois d’abord être reconnaissant quant au ton général de votre commentaire. Je suis ravi de constater que par votre aimable geste, vous avez compris la bonne intention de mes pensées exprimées avec le cœur tourné vers le peuple vénézuélien.

Loin de moi la volonté de susciter une guerre épistolaire, je réagis seulement avec l’intention d’éclaircir certains points que vous avez soulevés hier et qui me touchent personnellement.

1. Mes commentaires relatifs à la difficile situation que vit aujourd’hui le Venezuela, ne sont pas inspirées des informations de CNN, d’Univisión ou de n’importe quel média, qu’il soit “impérialiste” ou pas. Ils naissent de lettres, de commentaires et de réflexions faites par des amis vivant au Venezuela ou à l’extérieur, ainsi que de la lecture minutieuse et analytique de nombreuses publications, en accord ou en désaccord avec votre gouvernement. La diversité des supports que je choisis généralement pour mes lectures tend à élargir et à nourrir objectivement mes points de vue.

2. Je ne suis impliqué consciemment ou inconsciemment dans aucun complot orchestré par la CIA, et je ne fais partie d’aucun “lobby international” dont le but est de faire de la mauvaise publicité contre quelque gouvernement que ce soit. Je suis étonné d’écouter une fois de plus ce type d’accusations car au XXIème siècle on devrait déjà avoir dépassé le stade de coller des étiquettes aux gens. Je suis de la CIA si je critique quelqu’un de gauche; je suis communiste si je critique quelqu’un de droite, je suis “subversif” si je critique le militarisme.

3. Je considère comme une vérité le fait que le défunt président Chavez a démontré avec ses victoires électorales successives la fin de l’hégémonie des partis politiques traditionnels vénézuéliens et l’aspiration au changement librement exprimé par le peuple à travers les urnes. Mais il est aussi vrai que le Venezuela n’est plus aujourd’hui une nation unie: c’est un pays dont la population s’est polarisée politiquement, dont la société est soumise à des contradictions évidentes, avec un gouvernement élu avec une étroite majorité, 1,49 %, qui n’a pas atteint 51% des votes des 80 % des électeurs avec une abstention de 20,32%. Ce gouvernement a décidé d’imposer malgré tout, un système politico-économique (sur lequel je ne porte pas de jugement), mais qui de toute évidence n’est pas accepté par la majorité de la population. Dans un tel contexte, effectuer un référendum pour que le peuple décide semble recommandable. Sans quoi l’impression donnée est précisément celle de l’imposition. Je pense que votre gouvernement, Président Maduro, n’a pas la majorité représentative nécessaire pour justifier ce vous faites au pays. D’un autre côté, l’opposition, un mélange du passé politique du Venezuela et de ce qu’il y a de nouveau et qui lutte pour se faire entendre, n’est pas constitué par une poignée de « fascistes » comme on essaie de nous le faire croire. C’est un nombre incontournable de personnes. Actuellement, la réalité du Venezuela est celle d’une maison dans laquelle la famille est divisée, et dont certains membres ne peuvent vivre ni n’ont pas accès à toutes les pièces. Le Venezuela d’aujourd’hui n’est pas la nation que tous ses habitants désirent: c’est une version de la patrie à laquelle adhère seulement 50% de la population au vu des derniers résultats électoraux de 2013. Cette réalité détermine la nécessité de songer à un changement de cap, de chercher un équilibre qui permette le développement des affaires nationales dans des termes plus réalistes et moins agressifs; un Venezuela dans lequel il ne soit pas nécessaire de crier “la patrie ou la mort” entre frères.

4. Comme les chavistes se définissent eux-mêmes « socialistes », nous devons assumer qu’ils comprennent de quoi ils parlent, et qu’ils ont étudié ceux qui ont originalement traduit les théories sociales de Marx et Engels en propositions expérimentales socialistes et communistes, particulièrement en Russie, après la révolution bolchévique de 1917. Ils doivent connaître par exemple les commentaires écrits par Vladimir Illitch Lénine dans son essai intitulé « La Maladie infantile du communisme (le « gauchisme »), (ce titre n’est pas un artifice de style du Borges, c’est le titre original de Lénine et si vous en doutez demandez-le à Fidel, qui doit bien l’avoir lu). Dans cet ouvrage, Lénine énumère les erreurs qui se commettent au nom du gauchisme pour ne pas considérer objectivement les circonstances lors de prises de décision, et pire encore: les conséquences historiques qui découlent de ne pas reconnaître et corriger ce type d’erreur. Il y décrit comment en 1918 les camarades Radeck et Bujarin, les plus hauts représentants de ce qui était alors connu sous le nom de “communisme de gauche”, furent obligés de reconnaître leur erreur de n’avoir pu comprendre ni accepter dès le début que l’argument pour justifier le traité de Brest-Litovsk ne constituait pas nécessairement un compromis avec les impérialistes, mais qu’il obéissait à une nécessité politique déterminé par les conditions objectives du moment, ce que Lénine nomma « do ut des », une sorte de donnant-donnant. La métaphore de Lénine sur assaillants et assaillis éclaire parfaitement son argumentaire. L’accord du Venezuela avec l’« impérialisme » dans le cas du pétrole qu’il vend aux Etats-Unis en échange des dollars indispensables pour l’économie du Pays, n’est-il pas un « do ut des » ?

5. Ce même critère indiquerait que, au vu des circonstances, il ne serait pas approprié que votre gouvernement impose ses désirs, ou ignore, ou prétende ignorer la validité des arguments exposés par ses critiques vénézuéliens. Je ne crois pas que c’est au travers de la répression, de la censure ou du recours démagogique qu’une réponse rationnelle à une condition objective indiscutable puisse être produite. Une telle attitude ne ferait que provoquer plus de violence, ce qui générerait l’impossibilité de la gouvernance – un vide politique qui pourrait être comblé par un coup d’état d’une armée qui demeurerait la seule institution capable d’organisation et de pouvoir coercitif pour faire face au chaos institutionnel et civil qu’il en résulterait.

6. Je n’ai jamais été, je ne suis pas, et je serai pas à faveur d’une intervention des forces armées du pays dans les affaires internes de nos nations. Je le dis catégoriquement. Le mien a souffert de ce mal, et je ne puis le justifier d’aucune manière.

7. Bien que je sois reconnaissant pour son invitation à visiter le Venezuela, je considère inapproprié de l’accepter en ce moment. Une telle visite pourrait être considérée comme un endossement à sa gestion et à la position de son gouvernement. De toutes manières, je n’accepterais pas non-plus une invitation de ce style de la part des opposants – pas maintenant. Et pour être plus clair encore sur ce point, j’ai également reçu des offres de travail importantes pour aller au Venezuela cette année, et je les ai refusées de la même manière: parce qu’il ne me paraît pas correct de le faire dans la conjoncture actuelle du pays.

8. Quant à l’« âme vénézuélienne », monsieur le Président, et à la noblesse de votre peuple, je la connais très bien car je la porte en moi, sans étiquette, auprès de mon âme panaméenne et latino-américaine. Cet argument n’entre pas dans cette discussion. Cette âme, en plus, je la trouve dans et hors de ce noble pays, depuis ma première visite dans les années 1960. Et elle grandit tous les ans et se ravive de par mon amitié avec César Miguel Rondón, Pedro León Zapata, feu José Ignacio Cabrujas, Jonathan Yakubowicz, Edgar Ramírez, Budu, Oscar de León, Clarita Campins, Marilda Vera, Gustavo Dudamel, Ozzy Guillén et le grand Luis Aparicio; dans mon admiration pour Don Simón Díaz – dont nous devons justement pleurer la disparition aujourd’hui -, Aldemaro Romero, le professeur Abreu et tant d’autres magnifiques représentants du talent, de la capacité et de la noblesse du peuple de Bolivar. Tous renforcent en moi la présence de cette âme. Et peut-être qu’aucune ne me résonne à l’intérieur de façon aussi représentative que celle de mon cher et mémorable ami, Luis Santiago, qui est parti trop jeune pendant la tragédie de La Guaira de 1999; et pour cela il demeurera éternellement jeune, de même que l’inspirateur exemple proposé par l’excellence des jeunes d’El Sistema, le groupe des Orchestres et du vocal, tous de merveilleux exemples de ce qu’a permis le travail, la discipline et l’espoir de devenir meilleur. Sans exaltation, ni hurlement pamphlétaire, uniquement guidé par des maîtres vénézuéliens, le secteur populaire démontre sa qualité mondiale.

Je n’ai pas besoin d’aller au Venezuela pour y trouver son âme, car elle m’accompagne où que j’aille, depuis longtemps, maintenant.

9. L’affirmation selon laquelle sous des gouvernements dits de gauche, plus d’opportunités sont créées pour le secteur populaire reste tout-à-fait crédible. En général, les gouvernements qui se disent de droite se préoccupent plus de leurs intérêts individuels que de ceux du peuple qu’ils sont censés représenter. Mais je crois qu’il y a différentes versions avec lesquelles on peut classer la prise de pouvoir que vous évoquez (en considérant que « prendre le pouvoir » signifie donner la possibilité de faire et de pouvoir) par le « Pablo Pueblo » que je décris dans ma chanson. L’une d’elles est la création d’un espace pour que sa dignité soit respectée, de même que ses droits. L’autre est offrir l’opportunité de développer sa capacité, et pas seulement avec des subventions qui rendent dépendant d’un tiers ou qui stimulent les pires instincts que nous possédons tous. Pour moi, la véritable révolution sociale est celle qui offre une meilleure qualité de vie à tout le monde, qui satisfait les besoins de l’espèce humaine, y compris le besoin d’être reconnu et d’arriver à un état d’autoréalisation, et celle qui offre des opportunités sans exiger une quelconque forme de servitude en retour. Cela, malheureusement, n’a jamais eu lieu avec aucune révolution.

Je vous exprime mes opinions, monsieur le Président, sans haine, sans arrières pensées, sans ironie, sans intérêts subreptices. Je réitère ma reconnaissance pour le ton de votre conversation et pour votre considération en m’offrant un peu de votre temps pour prêter un peu d’attention aux mots que ce panaméen d’Amérique Latine.

Je finis avec une sorte de prière aux camps qui s’affrontent dans ce cher Venezuela: commencer à additionner et cessez donc de soustraire. Que les insultes et la diatribe cessent afin que les Vénézuéliens commencent à converser; parce que le silence est le meilleur préambule d’un dialogue raisonné

Vive le Venezuela !

Bien à vous,

Rubén Blades

20 février 2014

Source d’origine: Blades, Rubén.”Respuesta al Presidente de Venezuela”. Rubenblades.com. 20 de febrero de 2014. 11 de marzo de 2014. http://www.rubenblades.com/todos/2014/2/20/respuesta-al-presidente-de-venezuela.html

Traduit par: #infoVnzla

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