Des violences policières dénoncées au Venezuela

El Espectador a eu accès aux procès verbaux de cinq des quatorze cas de violences policières qui ont été dénoncées au cours des manifestations qui secouent actuellement ce pays.

Par Leo Felipe Campos, Marcel Ventura ; paru dans El Espectador (Bogota, Colombie) le 27-02- 2014.

Il y a vingt-cinq ans aujourd’hui se produisaient les émeutes de 1989 à Caracas.

Luis Alejandro Marquez, ingénieur système, aimait jouer à la guerre. Mais dans une guerre, la sagesse populaire le dit, la première victime est toujours la vérité. Dans la soirée du mercredi 19 février, Marquez a été poursuivi par des fonctionnaires de la Guardia Nacional Bolivariana dans le quartier de la Candelaria, dans la capitale du Venezuela. Une vidéo amateur filmée depuis un bâtiment proche montre qu’il filmait la répression d’une manifestation maigrelette lorsque plusieurs agents se sont approchés de lui. Il n’a pas réussi à s’échapper à plus d’un pâté de maison. A la suite de sa tentative de fuite, on entend des détonations, puis il s’effondre. Marquez n’a reçu aucun impact de balle ou de plombs, mais en tombant il s’est cogné la tête par terre. Il a été déclaré en état de mort cérébrale deux jours plus tard et il est mort dimanche dernier.

Au Venezuela, on livre une bataille politique mais aussi de communication. Entre la censure et l’autocensure médiatique, les réseaux sociaux ont acquis une importance vitale pour établir les faits et pour déterminer ce qui est certain et ce qui ne l’est pas. Tous, chavistes et opposants, journalistes, citoyens, cherchent la vérité.

« Ce n’est pas n’importe quel vénézuélien qui est mort » a déclaré dans son émission de télévision le président de l’Assemblée Nationale du Venezuela, Diosdado Cabello, en évoquant Alejandro Marquez. Et il a vite montré des images récupérées sur Facebook et des messages Twitter provenant des comptes personnels de l’ingénieur défunt qu’il a accusé d’être un « tueur à gage », un « mercenaire » engagé « pour tuer le camarade Nicolas Maduro ». Sur les photos, Marquez apparait en tenue de camouflage avec des armes à canon long, et les messages Twitter montrent une conversation dans laquelle il répond « Si j’en ai l’occasion, je l’explose ce c*****, lui et ces semblables. » Il parle du président du Venezuela. « Ce monsieur, ce sont ses propres camarades qui l’ont tué », a affirmé Cabello, « ils lui ont fait payer le fait de ne pas avoir fait son job. »

Le lendemain, la Fédération Vénézuélienne de d’Airsoft (FVA) – jeu utilisant des répliques d’arme à feu – qui regroupe plus de 1400 membres a catégoriquement réfuté les accusations de Diosdado : « Bien que n’étant pas un joueur enregistré à la FVA, [Marquez] était un vénézuélien, un travailleur et il pratiquait notre activité sportive qui n’a en aucun cas des visées militaristes. » L’airsoft est un jeu qui est basé sur une stratégie militaire de champs de bataille et qui utilise des armes spéciales, répliques exactes de celles qui sont utilisées en combat, mais dans lesquelles on utilise des balles de petit calibre, de 6 à 8mm de diamètre.

« Ces armes sont des répliques pour jouer qui fonctionnent avec sur piles » nous a déclaré son ami Yamal Rojas qui a lui aussi pratiqué cette discipline. « Ces photos qu’a montrée Diosdado doivent dater de 2010, mais si on y prête attention, sur la vidéo, il recouvre parfois l’extrémité avec ses doigts. Pourquoi ? Parce que les extrémités sont oranges et c’est ce qui les différencie des vraies armes. Alejandro n’était ni un paramilitaire, ni payé par la CIA », déclare Yamal avant d’ajouter ce qui a déjà été publié dans différents médias, à savoir que Marquez a été sauvagement frappé par la Guardia Nacional après sa chute et pendant son transfert à l’hôpital. « On peut encore voir les hématomes sur sa tête » a-t-il ajouté lors des obsèques qui se sont déroulées mardi dernier.

En dépit des accusations du président de l’Assemblée Nationale, sept fonctionnaires de la Guardia Nacional Bolivariana font l’objet d’une enquête pour leur implication présumée dans la mort d’Alejandro, qui laisse derrière lui une orpheline. Mais cela n’est pas la seule accusation portée par Caballo. Au cours de la même émission, il a montré la photo d’un grand nombre d’armes longues et il a dit qu’elles appartenaient au général à la retraite Angel Vivas. Quelques heures ont suffit pour confirmer que cette photo a été trouvé sur le site web d’un club d’airsoft situé dans le Wisconsin aux États-Unis.

La répression menée par la sécurité vénézuélienne peut être qualifiée de violence d’état étant donné qu’elle a été systématique durant ces derniers jours. L’ONG Foro Penal Venezolano comptabilise 609 arrestations et détentions illégales depuis que les manifestations ont commencé le 12 février dernier, dont 162 ont mené à des mesures conservatoires et 21 a des privations de liberté. Cependant, ce sont les dix-huit cas de torture et de traitement cruel et dégradant qui retiennent l’attention de l’opinion publique.

Le cas de Juan Manuel Carrasco a eu un retentissement international. Il s’agit d’un jeune vénézuélien à la nationalité espagnole qui a été arrêté dans l’état de Carabobo le 13 février en même temps que deux autres camarades, et qui a déclaré avoir été violé par un fonctionnaire avec le canon d’une arme longue. La procureure générale de la République du Venezuela, Luisa Ortega Diaz, a nié les faits lundi dernier : « Il n’est pas certain qu’on lui ait introduit un fusil dans l’anus. Cette personne a fait l’objet d’une expertise médicale », et elle a ajouté que Carrasco n’a rien dit du viol pendant l’audience de défèrement : « Ni lui, ni ses avocats ». Selon Ortega Diaz, toutes les parties en présence ont signé le procès verbal.

L’avocat de Carrasco, Luis Armando Betancourt, a affirmé que la procureure ment étant donné que ni lui ni ses clients présents lors des audiences de cette longue matinée n’étaient d’accord avec les faits exposés dans le procès-verbal : « Nous sommes onze avocats et je peux certifier que trois d’entre nous et aucun des accusés n’avons rien signé. Nous n’avons pas eu accès aux dossiers, mais dès que nous les aurons, croyez-moi que vous serez les premiers à le savoir, pour que la vérité se sache » a-t-il déclaré à El Espectador.

Torture, traitements cruels et traitements dégradants sont répertoriés dans la Loi contre la Torture au Venezuela qui a été adoptée en juillet 2013. Tous impliquent des mauvais traitements, mais dans le premier cas, cet abus doit avoir pour but que le sujet avoue sa participation à un délit. Depuis que les manifestations ont commencé, quatre cas de torture ont été attestés. Ils impliquent le Servicio Bolivariano de Inteligencia et quatre jeunes hommes que l’on a torturé à l’électricité pour qu’ils avouent avoir conspiré contre le gouvernement. Avant chaque décharge, raconte une source qui est impliquée mais qui nous a demandé l’anonymat, les fonctionnaires disaient : « Tiens, voilà pour toi Leopoldo ! », en référence au leader de l’opposition Leopoldo Lopez.

El Espectador a eu accès aux procès verbaux de cinq des quatorze cas de traitements cruels et dégradants.

« Dans la voiture de patrouille (…) ils m’ont frappé (sic), à coup de casque, ils nous ont jeté à terre avec les menottes, ils nous ont frappé dans les côtes, ils nous ont mis des chemises qui sentaient l’essence, ils me disaient tu vas être le coupable, ils m’ont agenouillé, m’ont fait peur en menaçant de me tuer, ils m’ont frappé avec un bâton, une batte, ils m’ont écrasé les doigts ». Celui-ci est le cas de  Marco Eurelio Coello, arrêté le 12 février au centre de Caracas au milieu des jets de pierre, des bombes lacrymogènes et des balles. C’est à l’occasion de ces mêmes troubles que Juancho Montoya, le premier des quinze morts répertoriés sur tout le territoire national jusqu’à ce jour, a été assassiné.

Tout comme Coello, Angel de Jesus Gonzalez était près du Tribunal où s’est terminé la marche des opposants de ce jour-là. L’escalade de la violence a commencé en début d’après-midi et s’est terminée avec des dégâts sur plusieurs véhicules du CICPC, un département de la police vénézuélienne. Dans le procès verbal, il a clamé son innocence : « Ils m’ont coincé à cinq et ils m’ont frappé, ils disaient que j’avais incendié la camionnette (…) Ils m’ont frappé en plein visage ». C’est dans les mêmes circonstances que ce même corps de police a appréhendé Luis Felipe Boada : « Ils m’ont aspergé d’essence. Je leur disais de ne pas me brûler. L’un des fonctionnaires m’a dit « Mais si on va te brûler ! », mais je n’ai pas vu celui qui m’a aspergé d’essence et puis ils sont partis et ils m’ont laissé là par terre en train de m’étouffer ». Il a reçu des coups « sur le côté du visage, dans les côtes, des coups dans l’estomac. L’un des fonctionnaires m’a frappé avec quelque chose de mouillé, et ils m’ont donné des coups de casque dans le dos ».

Aujourd’hui, 27 février, on célèbre au Venezuela la plus grande révolte sociale du siècle dernier : le Caracazo. Ce fut, en 1989, une insurrection populaire qui a fait officiellement plus de trois cents morts, toutes provoquées par la répression brutale des forces de sécurité de celui qui était alors président, Carlos Andres Perez. Selon le point de vue non officiel d’organisations non gouvernementales de défense des droits de l’homme, telle que Cofavic, il y a eu en fait plus de mille assassinats et de nombreux analyste politiques affirment que c’est cette rupture qui a marqué le début du chavisme. Nicolas Maduro a décrété que pour commémorer ces disparus cette journée serait fériée. Lundi, il a demandé une ovation pour la Guardia Nacional Bolivariana pour avoir « jouer la paix avec patience ».

L’opposition refuse le dialogue

Le MUD, parti démocrate chrétien, a refusé l’invitation au dialogue national lancée par le président Maduro et a qualifié cette initiative de « simulacre » qui peut se terminer en « une escroquerie envers nos compatriotes ». Plus tôt, le principal leader d’opposition, Henrique Capriles, a annoncé qu’il ne répondrait pas à l’appel du gouvernement. L’épiscopat et l’organisation patronale Fedecamaras, habituellement dénigrée par le gouvernement, ont eux répondu positivement à cet appel. Pour sa part, le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, a appelé le gouvernement et l’opposition à faire des gestes concrets pour ramener le calme. « On espère des gestes concrets de la part de toutes les parties pour réduire les antagonismes et créer les conditions nécessaires à un dialogue constructif. »

Source : Leo Felipe Campos, Marcel Ventura.”Denuncias de tratos crueles en Venezuela”. El Espectador (Bogota, Colombie). 27/02/2014. [Nombre de la Institucion que patrocina la pagina] . [Dia que se accedio a la publicacion] . http://www.elespectador.com/noticias/elmundo/denuncias-de-tratos-crueles-venezuela-articulo-477566

Traduit par: #infoVnzla

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